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L'ère rana


By Cailmail - Posted on 28 février 2011

Durant la période de l’unification du royaume, le Palais fut le théâtre de nombreuses querelles internes qui profitèrent à un jeune ambitieux : Jang Bahadur Kunwar. Neveu de Mathbar Singh Thapa – Premier ministre du Népal depuis le 26 décembre 1843 –, il l’assassina peu de temps après son arrivée au pouvoir.

 

La prise de pouvoir par Jang Bahadur et l'avènement des Rana

 

La mort de Mathbar Singh Thapa, outre qu’elle créa un vide politique que la reine d’alors entendait combler en s’appuyant sur une nouvelle élite composée de Kazi Gagan Singh Khawas et de Jang Bahadur, fut également le catalyseur qui entraîna un déchaînement de violence et de meurtres. En effet, voyant la reine s’entourer de dangereux rivaux, le roi fit assassiner Gagan Singh le 14 septembre 1846 afin de préserver ses chances de conserver son trône. Cet assassinat déclencha une riposte de grande ampleur. Après avoir pris soin de le faire encercler par des troupes de Jang Bahadur, la reine convoqua l’ensemble des bharadara de l’État dans le kot (l’arsenal) contigu au palais royal afin de découvrir et de punir l’assassin de son favori du moment. Lors de cette assemblée, il y eut un grand tumulte durant duquel les soldats placés par Jang Bahadur pénétrèrent dans le kot et massacrèrent les ministres et personnalités présentes.

Si aujourd’hui encore les sources ne nous permettent pas de savoir qui véritablement initia cette tuerie, tout porte à croire que ce fut Jang Bahadur Kunwar. En effet, étant le seul homme préparé à cette éventualité, il put mettre à profit cette tourmente pour faire supprimer tous ses opposants.  Lorsque la reine s’aperçut de la tournure que prenaient les événements, elle s’empressa de chercher l’appui de ce puissant prétendant en le nommant Premier ministre dès le 15 septembre 1846, à l’âge de 29 ans. Par cette nomination, la reine espérait faire de Jang Bahadur sa marionnette qui lui permettrait de remplacer le Prince héritier Surendra par son propre fils. Le lendemain du massacre du kot, des rumeurs circulaient dans Katmandou selon lesquelles Jang Bahadur aurait procédé à de nouveaux massacres. Toutefois, Stiller nous signale qu’aucune preuve marquante n’étaye ces allégations qui demeurent donc hypothétiques. Toujours est-il quesitôt arrivé au pouvoir, Jang Bahadur plaça dans les hautes sphères du pouvoir des membres de sa famille. Enfin, pour que sa domination sur la scène politique népalaise soit complète, il se débarrassa de la reine en l’exilant à Bénarès et déposa le roi Rajendra le 12 mai 1847. Surendra, héritier de droit du trône et entièrement soumis à Jang Bahadur, remplaça Rajendra à la tête de la monarchie. Désormais, l’essentiel du pouvoir était entre les mains de Jang Bahadur, fondateur de la dynastie Rana.

 

Une fois à la tête de l’État, Jang Bahadur s’empressa de revoir l’ensemble de la politique des Shah. Ainsi, et pour la première fois dans l’histoire du Népal, il se rendit à Londres et à Paris en 1850, dans le but de s’inspirer des puissances européennes et les nombreux palais Rana construits à Katmandoudans un style néoclassique en sont le témoignage.

Jang Bahadur ne s’appliqua pas uniquement à réorganiser la politique extérieure népalaise : il amorça également une refonte complète de tout le système judiciaire du royaume. En janvier 1854, il mit en place un nouveau code de loi, le Muluki Ain, qui resta en usage jusqu’au milieu du xxe siècle. Avec ce nouveau code de justice qui régissait tous les aspects sociaux, religieux et économiques de la vie d'un Népalais et qui s’appliquait à tous, Jang Bahadur entendait centraliser le pays, centralisation qui avait débuté sous Prithvi Narayan mais qui fut l’une des clés de voûte de l’ère Rana.

Jang Bahadur s’efforça de consolider son pouvoir en tissant des liens matrimoniaux avec la famille royale d’une part, et d’autre part, en précisant la loi successorale qu’il avait mise en place quelques années plus tôt. Désormais, l’ensemble des offices (Premier ministre, Commandant en chef, Commandant général du Nord, etc.) était soumisà la loi successorale selon le principe suivant : à la mort du Premier ministre, le poste était automatiquement pourvu par le Commandant en chef ; le poste de Commandant en chef était donné au Commandant général du Nord, etc. Pour parachever cette mainmise sur l’ensemble de la hiérarchie politique, le Premier ministre s’octroya le contrôle du Pajani (i.e. le pouvoir de nommer les officiers subalternes), pouvoir qui était auparavant dévolu au roi. Àpartir de 1860, ce furent donc toutes les strates de l’administration et de l'État du Népal qui furent sous le contrôle des Rana.

Jang Bahadur décéda le 25 février 1877, restant dans l'histoire népalaise comme l’homme qui stabilisa le Népal. Il détruisit la vieille aristocratie et annihila le pouvoir du roi ; il modernisa l’administration népalaise et définit les grandes lignes de la politique extérieure du pays, trouvant un équilibre entre l’isolement, garant de l’indépendance du royaume, et l’ouverture, afin d’éviter toute suspicion de la part de l’Inde britannique. Ainsi, ce futdans cette optique que Jang Bahadur intervint épisodiquement auprès de l’Inde britannique, envoyant par exemple des troupes en Inde en juillet 1857 pour aider les Britanniques à mater la révolte des Cipayes débutée quelques mois plus tôt à Meerut, dans l’État de l’Uttar Pradesh. Grâce à cette politique, Jang Bahadur réussit à instaurer un État qui sut garder son indépendance et permit aux Rana de régner pendant plus d’un siècle.

 

La domination rana

 

Entre 1877 et 1950 les Rana régnèrent quasiment sans partage sur la scène politique népalaise. Les premiers ministres qui se succédèrenteurent toutefois une influence inégale sur l’histoire du Népal. Ainsi, ce fut sous Ranoddip Singh (1877-1885), qui souhaitait s’attirer les bonnes grâces de l’Inde britannique, dont le gouvernement refusait jusqu’à présent de reconnaître la légitimité, que les premiers régiments Gurkhas commencèrent à alimenter régulièrement les rangs de l’armée britannique à partir de 1878. Dev Shamsher (qui ne régna que durant l'année 1901) fut le premier Rana à se préoccuper du bien de son peuple :il fit ainsi installer des boîtes à Katmandou dans lesquelles les personnes désireuses d’exprimer leur opinion pouvaient déposer leurs suggestions, mais ce concept, beaucoup trop étranger aux mœurs des Népalais n’eut guère de succès auprès de la population. Il fonda également le premier quotidien du royaume, le Gorkhapatra (qui existe encore aujourd'hui) et mit en chantier l’éducation nationale. Enfin, il voulut libérer toutes les femmes esclaves sans toutefois y parvenir, essuyant la colère des esclavagistes. Ces idées libérales furent largement controversées et contraignirent Dev Shamsher à l’exil le 27 juin 1901.

Lui succéda Chandra Shamsher (1901-1929) qui remania entièrement le corps administratif en créant le Khadga Nishana Adda (Bureau du premier ministre) chargé de superviser l’ensemble du gouvernement. Ceci eut pour effet d’accroître plus encorele pouvoir des Rana car dorénavant, le système judiciaire, le bureau des affaires étrangères, etc. étaient placés directement sous les ordres du Premier ministre. Le « règne » de Chandra Shamsher fut avant tout marqué par sa décision de mettre un terme à l’esclavagisme le 28 novembre 1924, mais aussi et surtout par sa politique extérieure qui trouva son apogée le 21 décembre 1923 avec la reconnaissance officielle de l’indépendance du Népal par les Anglais par le premier article du Traité de paix et d’amitié perpétuelles.

Cependant, son ministère fut également le théâtre des premières rébellions, dues notamment au retour de soldats gurkha au foyer, qui rapportèrent avec eux de nouvelles idées et des concepts novateurs qui ne cesseront de mûrir dans les esprits des intellectuels népalais. Des réformateurs hindous comme Madhab Raj Shastri commencèrent à remettre en cause le système hindou et certaines de ses pratiques religieuses (comme le mariage des enfants, etc.) sur lequel était fondée la société hindoue. Ce furent ces mêmes réformateurs qui eurent le plus d’impact auprès des Gurkha, et donc, par un effet de ricochet, sur la population népalaise. Afin d’étouffer dans l’œuf ces nouveaux idéaux, le Premier ministre ordonna la mise sous surveillance des radios (qui restaient toutefois rares) et le contrôle strict de l’entrée des journaux indiens sur le territoire népalais.

 

La naissance de l'opposition

 

Sous Juddha Shamsher (1932-1945), les luttes intestines opposant les Rana réformateurs aux conservateurs reprirent, tant sur le territoire népalais que sur le sol indien. En 1937 fut créé un mouvement des droits civiques au Népal, le Nepal Civil Rights Committee et dont le fondateur, Shukra Raj Shastri, fut rapidement mis en prison afin de museler le mouvement. En 1936, un groupe de jeunes idéalistes et fils de classes moyennes formèrent un groupe politique clandestin, le Nepal Praja Parishad (Nepal People’s Congress), dont le leader était Tanka Prasad Acharya, et qui avait pour objectif de renverser les Rana. Mais en octobre 1940, Tanka et 43 autres membres du parti furent arrêtés. Cette arrestation mit à jour un complot ourdi par l’organisation Raktapat Mandal (Bloodshed Group) liée au Nepal Praja Parishad et dont le but était de tuer l’ensemble des dignitaires Rana sous le commandement du roi Tribhuvan. Lorsque le Premier ministre apprit ce qui se tramait, il se trouva confronté à un dilemme : d’un côté, il ne pouvait condamner le roi sans s’exposer aux foudres de la population, mais de l’autre, il ne pouvait laisser cette tentative de coup d’état impunie. Il transigea donc en innocentant le roi et en portant son courroux sur le Nepal Praja Parishad dont il exécuta plusieurs membres. Tanka Prasad Acharya lui-même fut menacé et ne dut son salut qu’à sa condition de brahmane qui, selon la loi népalaise en vigueur, l’exemptait de la peine capitale.

 

L’opposition politique népalaise commença à se coordonner de façon beaucoup plus concrète avec l’arrivée de Padma Shamsher (1945-1948) au pouvoir. Les activistes népalais habitant en Inde organisèrent à Bénarès le 31 octobre 1946 le All-India Nepali National Congress, amorçant ainsi « le premier pas de la lutte pour la démocratie » (Singh, 1985 : 160). Les 25 et 26 janvier 1947, une structure permanente fut donnée à l’organisation qui devint le Nepali Rastriya Congress (Nepali National Congress) et dont l’un des leaders était Bishweswar Prasad Koirala, qui joua un rôle de premier ordre dans la construction de la première phase démocratique au Népal. Idéologiquement, le parti se réclamait du socialisme et souhaitait apporter pacifiquement la démocratie dans le royaume.

Au printemps 1947, le Nepali Rastriya Congress décida de passer à l’action : il organisa une grève à Biratnagar qui fut sévèrement réprimée par les autorités népalaises. Un ultimatum fut alors lancé le 13 avril 1947 au gouvernement Rana demandant la libération de tous les leaders politiques et l’abandon de la politique répressive sous peine de lancer un mouvement de désobéissance civile d’inspiration gandhienne. Katmandou, qui sous-estimait la force de mobilisation du parti, ne réagit pas à ces menaces, permettant au premier grand mouvement de masse contre les Rana de naître. Très vite, le gouvernement fut débordé et dut accorder des concessions au mouvement de désobéissance civile : le 16 mai 1947, il s’engagea à mettre fin à la répression et à organiser des réformes sur l’éducation et sur la Constitution. Le Nepal Rastriya Congress, remportant sa première victoire, suspendit son action le 2 juin 1947.

Les réformes annoncées ne restèrent pas lettre morte et des élections municipales furent organisées à Katmandou le 11 juin 1947. Le 26 janvier 1948, le Népal se dota de sa première Constitution écrite, proclamée au nom de Sa Majesté le roi Tribhuvan et du Premier ministre Padma Shamsher. Le royaume himalayen était néanmoins encore loin de la démocratie et la démission de Padma Shamsher le 21 février 1948, avant la prise effective de la Constitution prévue pour le 14 avril de la même année, sonna le glas de ce semblant de démocratie.

Dès son arrivée au pouvoir, Mohan Shamsher (1948-1951) écarta le Nepali Rastriya Congress du pouvoir en le déclarant illégal et supprima la Constitution, fruit du labeur de ce parti désormais clandestin. Le nouveau Premier ministre, qui pensait que le mécontentement de la population était essentiellement dû à sa précarité économique, orienta l’essentiel de sa politique autour du développement économique du royaume. Il fit appel aux aides extérieures et inaugura, en septembre 1948, le National Economic Planning Comittee qui avait pour but de chercher les solutions aux problèmes financiers qui plombaient le développement du pays.

Parallèlement à cette politique économique, le Premier ministre – dans le but de supprimer toute opposition politique – promulgua de nombreuses lois qui limitaient la liberté d’expression et de réunion et fit interdire la formation de partis politiques. Mais en confisquant les biens d’une partie des membres de son administration, il contribua à renforcer l’opposition politique.

Dans le même temps, B.P. Koirala, leader du Nepali Rastriya Congress, rentra clandestinement au Népal afin de continuer à mener la lutte, mais fut rapidement arrêté par les autorités népalaises. Pour demander sa libération, il entamaune grève de la faim et obtint le soutien de nombreuses personnalités (dont Nehru) qui firent pression sur Mohan Shamsher. Il libéra B.P. Koirala mais le contraignit à l’exil en Inde où il poursuivit l’organisation du mouvement de résistance à l’hégémonie rana. Ce fut dans cette optique qu’il participa en août 1948 à la création à Calcutta du Nepal Democratic Congress, qui fusionna deux ans plus tard avec le Nepali Rastriya Congress pour former le Nepali Congress.

 

La chute des Rana

 

Le conflit entre l’opposition et les Rana évolua brusquement lorsque le roi Tribhuvan Bir Bikram Shah Deva alla chercher refuge à l’ambassade de l’Inde à Katmandou. Cet épisode fut l’occasion pour les Rana, sous prétexte qu’il manquait à ses devoirs en se réfugiant auprès d’étrangers, de déposer le souverain et de proclamer l’avènement de son petit-fils Gyanendra roi du Népal.

Pour la première fois depuis l’accession au pouvoir des Rana, le roi montrait publiquement son désaccord. Aussi,le Nepali Congress réagit immédiatement à la tournure prise par les événements en notifiant que par son action, le roi Tribhuvan avait montré que les Rana étaient des usurpateurs et annonça qu’il allait préparer une action armée afin de l’aider à récupérer son trône.

Mohan Shamshern’avait guère le choix : pour affirmer son pouvoir, il fallait qu’il légitime le nouveau roi en le faisant reconnaître par l’ensemble de la communauté internationale et lança donc d’âpres négociations, non seulement avec New Delhi, mais aussi avec les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Cette dernière adopta une position ambiguë. D’une part, elle ne souhaitait pas soutenir un pouvoir qui risquait d’être renversé sous peu et dont l’ouverture démocratique était loin de faire l’unanimité, d’autre part, elle n’osait pas donner son appui au Nepali Congress de peur qu’une fois au pouvoir, celui-ci refuse de continuer à lui fournir les Gurkhas qui formaient le régiment d’élite de Sa Majesté. Devant ce choix cornélien, la Grande-Bretagne préféra s’abstenir de prendre position dans un sens ou dans un autre.

Le Premier ministre népalais vit donc sa position s’affaiblir sur la scène internationale, d’autant que le 11 novembre 1950, le gouvernement de Nehru montra son soutien à Tribhuvan en acceptant sa venue sur le territoire indien.

Sur le plan de la politique intérieure, la situation des Rana n’était guère plus enviable, car le même 11 novembre 1950,le Nepali Congress lança son insurrection armée destinée à renverser la dynastie de Premiers ministres.

Face à cette situation devenue préoccupante, Mohan Shamsher se vit obligé de battre en retraite et envoya une délégation à Delhi le 27 novembre 1950 dans l’espoir de trouver un compromis. Le gouvernement rana s’annonça prêt à engager de nouvelles réformes politiques, mais repoussa toujours la demande de restauration du roi Tribhuvan sur le trône. Devant l’obstination des Rana, Nehru refusa de céder et affirma derechef son soutien à Tribhuvan. Ne pouvant faire front plus longtemps, Mohan Shamsher capitula le 8 janvier 1951. Un gouvernement provisoire fut mis en place avec à sa tête le roi Tribhuvan qui rétablit ainsi la primauté de la monarchie. Le Nepali Congress de son côté obtint la promesse que ce gouvernement intérimaire comprendrait des représentants populaires élus. Le 18 février 1951, le roi promulgua par un lal mohar (littéralement un « sceau rouge », i.e. un édit royal) qui mit fin au pouvoir héréditaire des Rana.

 

 

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