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L'échec de la deuxième démocratie et la naissance du PCN(Maoïste)


By Cailmail - Posted on 02 mars 2011

Le jana āndolan contribua à redessiner le paysage de la gauche radicale népalaise. En effet, si le mouvement populaire de 1990 ne suffit pas à clore les querelles entre Mohan Bikram Singh et Pushpa Kamal Dahal (la coalition formée en février 1990 ne résistant pas à la fin du soulèvement populaire), il permit à ce dernier de rallier à lui une partie des factions pro-pensée de Mao, engendrées par les scissions antérieures du mouvement communiste népalais.

Au lendemain de la promulgation de la nouvelle Constitution du royaume qui fut longuement décriée par l’extrême-gauche népalaise, Pushpa Kamal Dahal rassembla autour de lui Nirmal Lama, Secrétaire général du PCN(Quatrième Congrès), Rup Lal Bishwakarma, Secrétaire général du Parti communiste du Népal (Organisation paysanne) et Baburam Bhattarai. Ces différents leaders – qui avaient eu l’occasion de se côtoyer alors qu’ils étaient unis sous la bannière du PCN(Quatrième Congrès) de Mohan Bikram Singh – décidèrent d’unir leurs efforts et fondèrent un nouveau parti : le Parti communiste du Népal (Centre-Uni) (PCN(CU) - Nepāl Kamyuniṣt Pārti (Ekatā-Kendra)) le 23 novembre 1990. Le comité central du nouveau parti, formé de treize membres (dont six étaient issus du PCN(Quatrième Congrès), quatre du PCN(Maṡāl) et trois du PCN(Organisation paysanne)), désigna Pushpa Kamal Dahal pour occuper le poste de Secrétaire général. Ainsi, ceux qui avaient participé à la construction du mouvement communiste « Pensée de Mao » au Népal (Mohan Bikram Singh mis à part) cédaient leur place à la génération montante des activistes formés à la fin des années 1970.

Dans un premier temps, les membres du nouveau parti avaient adopté la même position que Mohan Bikram Singh sur la question du scrutin de 1991, mais l’idéologie du nouveau parti évolua rapidement et le boycott du scrutin fut rapidement remis en cause. L’arrivée de Baburam Bhattarai au sein du PCN(CU) accentua le revirement de Pushpa Kamal Dahal et de ses alliés. Toujours persuadés de l’invalidité de la toute nouvelle Constitution et du mépris que les principaux partis politiques affichaient envers le peuple népalais, les membres du Comité central du PCN(CU) décidèrent de ne pas présenter le parti aux élections. Pourtant, ils estimèrent que le meilleur moyen de porter les revendications du peuple ne pouvait se faire sans participation au scrutin de mai 1991. Afin de pouvoir répondre à cette double exigence, ils fondèrent le Sayukta Janamorchā Nepāl– Front Populaire Uni du Népal (FPUN) le 21 janvier 1991. Présidé par Baburam Bhattarai, ce Front avait pour rôle de représenter le PCN(CU) aux élections législatives à venir, évitant ainsi à ce dernier de se présenter directement et donc, de dévoiler au grand jour l’identité de ses partisans.

 

Ces premières élections démocratiques depuis 1959 virent la victoire du Nepali Congress qui remporta 110 sièges, devant le PCN(MLU) qui s’assura 69 représentants à l’Assemblée nationale. Le FPUN présenta ses candidats dans 69 circonscriptions et réussit à obtenir 4,8 % des suffrages exprimés, soient neuf sièges au sein de la nouvelle Assemblée nationale qui en comptait 205. Si ces résultats ne lui permettaient pas de rivaliser avec les deux poids lourds de la scène politique nationale, ils firent du FPUN de Baburam Bhattarai la troisième force politique de royaume.

Présent dans le Teraï central et en vallée de Katmandou, il parvint à obtenir trois des quatre circonscriptions du Rolpā et du Rukum où il possédait une forte assise. Fort de ce succès relatif aux élections législatives, le Comité central du PCN(CU) poursuivit la construction, tant idéologique que structurelle, du Parti. Ainsi, l’utilisation d’une organisation de front chargée de représenter le parti sur la scène publique fut maintenue. Par ailleurs, la ligne idéologique du parti fut précisée au cours du premier Congrès de décembre 1991.

 

Vers la guerre du Peuple

 

« Notre stratégie politique est d’établir une République de nouvelle démocratie au Népal, avec une dictature démocratique du peuple dirigée contre le féodalisme et l’impérialisme, et sur la base d’une alliance entre les paysans et les ouvriers sous la direction du prolétariat » (PCN(CU), 1993 : 6).

 

Nous devons souligner ici que l’introduction du programme politique adopté par le PCN(CU) en décembre 1991 dévoile déjà la ligne principale suivie par les membres du Comité central du parti. Ainsi, les quelques lignes citées plus haut révèlent que les principes de Mao Zedong demeuraient au centre de la rhétorique employée par Pushpa Kamal Dahal.

Soulignant une nouvelle fois leur désengagement vis-à-vis du système multipartiste parlementaire monarchiste (sans que le roi ne fasse pour autant l’objet d’attaques nominatives dans ce premier programme) et du système multipartiste mis en place au lendemain du jana āndolan de 1990, les membres du PCN(CU) souhaitaient rendre le pouvoir au peuple, en s’appuyant sur les trois grands instruments indispensables à l’établissement de la nouvelle démocratie tels que décrits par Mao Zedong : un parti communiste révolutionnaire, un front uni révolutionnaire et une armée populaire.

 

L’attachement à la lutte armée marqué par le PCN(CU) ne tarda pas à se concrétiser sur le terrain. Comptant sur l’influence qu’ils pensaient détenir grâce à leurs représentants du FPUN au sein de l’Assemblée nationale, ils présentèrent en février 1992 une série de revendications en huit points auprès du Parlement sur les questions de la démocratie, du nationalisme et des conditions de vie de la population népalaise. Le 5 mars, ils réitérèrent leur demande (en ajoutant cinq points supplémentaires à leur précédente liste) auprès du Premier ministre G.P. Koirala. Devant le silence que leur opposa le gouvernement du Nepali Congress, ils choisirent d’amorcer une nouvelle stratégie et initièrent une grève générale dont le jour fut fixé au 6 avril 1992, en mémoire de la manifestation populaire massive qui avait eu lieu deux années plus tôt. Ce jour-là, l’ensemble du royaume fut à l’arrêt, les écoles restant fermées, les entreprises et les échoppes baissant leur rideau de fer, tandis que les partisans du FPUN manifestaient leur désaccord dans les rues des principales villes du pays.

Le gouvernement continua d’ignorer les revendications portées par les communistes révolutionnaires et réagit violemment à ces démonstrations de force. L’intervention de la police entraîna de nombreux blessés et la mort de seize manifestants, provoquant un durcissement de la part des contestataires qui furent rejoints sur le pavé par les partisans du PCN(MLU). Devant cette levée de boucliers, le gouvernement du Nepali Congress n’eut d’autre solution que de prendre en compte les différentes demandes portées par les manifestants. Toutefois, comme ne manque pas de le souligner Mahendra Lawoti, alors que les revendications avaient été formulées par le PCN(CU) par la voix du FPUN, ce fut le PCN(MLU) qui fut convié à la table des négociations par G.P. Koirala, sans que le Secrétaire général du PCN(MLU) ne s’y oppose (Lawoti, 2005 : 54). La mise au ban de l’extrême-gauche par le Nepali Congress et le PCN(MLU) depuis le jana āndolan de 1990 se poursuivait donc et contribuait à renforcer le radicalisme des positions du PCN(CU).

 

La fondation du PCN(Maoïste)

 

Le 22 mai 1994, le FPUN, vitrine du PCN(CU), se scinda en deux factions distinctes, bientôt suivi par le parti lui-même : d’un côté, les partisans de Pushpa Kamal Dahal et Baburam Bhattarai qui préconisaient le recours à la lutte armée dans un futur proche, et de l’autre, les disciples de Nirmal Lama qui estimaient que le temps de la guerre révolutionnaire n’était pas encore arrivé.

 

À partir de cette date, le PCN(CU)(faction de Pushpa Kamal Dahal) ne cessera d’accélérer la marche du Parti vers la guerre populaire prolongée prônée par Mao Zedong. Ainsi, il entreprit des actions afin de rallier la population à sa cause. Ainsi, le Parti amorça à la fin de l’année 1994 une campagne politique appelée Sija (du nom de deux montagnes du Rukum et du Rolpa, Sisne et Jaljala), dont l’objectif était d’« exciter les masses et d’accroître leur conscience politique » (Karki & Seddon, 2003 : 20). Le Nepali Congress, alors au pouvoir, ne resta pas inactif et réprima durement la campagne politique initiée par Prachanda. Il lança quelques mois plus tard (le 4 novembre 1995) une « opération Roméo », afin de mettre au pas « ces personnes criminelles qui assassinent, prennent les locaux d’assaut et empêchent les victimes de ces incidents d’informer la police » (Kathmandu Post, 16 novembre 1995). Lors de cette opération, des centaines de policiers furent déployés dans les montagnes des districts occidentaux du royaume et procédèrent à l’arrestation d’un millier de personnes, dont plus de trois cents furent retenues prisonnières et torturées physiquement et psychologiquement. Le gouvernement népalais n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai et depuis 1991, il avait employé à de nombreuses reprises dans les districts du Rolpā et du Rukum, des méthodes coercitives et discriminatoires qui contribuèrent probablement à accélérer la radicalisation des partisans du PCN(CU).

Les maoïstes ne manquèrent pas d’exploiter cette violence afin de mobiliser davantage de troupes autour de leur parti. Ainsi, selon Baburam Bhattarai, lors de l’opération gouvernementale, « environ 1 500 policiers, comprenant un commando de forces spéciales, furent envoyés de Katmandou et déployés [au Rolpā et Rukum] pour faire régner la terreur parmi les pauvres paysans de ces rudes districts du Népal occidental » (The Independent, 13-19 décembre 1995).

 

En mars 1995, le parti de Pushpa Kamal Dahal et de Baburam Bhattarai acheva sa mutation idéologique lors de la première conférence du PCN(CU)-(faction de Pushpa Kamal Dahal) qui se tint à Chitwan, un district du Teraï central où, nous l’avons vu, le Secrétaire général avait passé une partie de son enfance. La marche vers une guerre révolutionnaire fut définitivement entérinée et, afin de marquer plus concrètement encore son affiliation idéologique, le Comité central rebaptisa le Parti qui devint le Parti communiste du Népal (Maoïste) (PCN(M) – Nepāl Kamyunit Pārti (Māovādi)).

En septembre 1995, les membres du Comité central du PCN(M) se réunirent à nouveau et éditèrent un document, véritable mode d’emploi en sept points pour la guerre du Peuple qu’ils entendaient débuter dans un avenir toujours plus proche. Le 4 février 1996, au nom du PCN(M), le FPUN(faction de Baburam Bhattarai) soumit au gouvernement une liste de quarante revendications auxquelles le Premier ministre était sommé d’apporter une réponse dans les deux prochaines semaines. Devant l’absence de réponse du gouvernement, le PCN(M) déclencha la guerre du Peuple le 13 février 1996, avant même la fin de l’ultimatum.

 

 

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