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Le mouvement populaire de 1990


By Cailmail - Posted on 01 mars 2011

Bien que le mouvement initié par le Nepali Congress en 1985 ne parvînt pas à modifier la posture du gouvernement, il nous semble marquer un tournant dans l’histoire de l’opposition politique au régime panchayat. Car si le Nepali Congress fut le moteur principal de la satyāgraha de 1985, il ne fut toutefois pas seul à battre le pavé de la capitale népalaise. Ainsi, une partie des factions communistes rejoignirent le mouvement de désobéissance civile et vinrent grossir le flot des manifestants. Parmi eux figuraient Tulsi Lal Amatya, encore Secrétaire général du PCN(Amatya), et Man Mohan Adhikari, alors membre du PCN(Programme de Nouvelle Démocratie), groupuscule qui était partisan d’un rapprochement entre l’Union soviétique et la Chine.

Si seuls les partis communistes modérés se joignirent au mouvement de désobéissance civile et si la satyāgraha ne fut pas co-organisée par les communistes et le Nepali Congress, il n’en demeure pas moins que cette participation commune aux manifestations anti-panchayat dessinait les premiers contours d’une coopération entre les forces démocratiques du pays. La mort en 1982 de B.P. Koirala – qui était le membre du Nepali Congress le plus hostile à une entente entre les partis – avait déjà fait tomber un obstacle, et son successeur, Ganesh Man Singh, confirma la nouvelle orientation prise par le parti en amorçant une politique d’union entre les différentes forces d’opposition. L’annonce faite par le Secrétaire général du Nepali Congress en 1989 illustre cette nouvelle politique vis-à-vis des forces communistes :

 

Les communistes ont été à nos côtés lors de la dernière satyāgraha. Ils n’ont pas eu recours à la violence à ce moment-là. Aujourd’hui, nous ne sommes plus à l’ère de Staline. La situation a changé. Il y a eu des changements en conséquence chez les communistes. Ils ont bien compris que le communisme et le socialisme sont la conséquence de la démocratie, et non l’inverse (Hamal, 1994 : 70).

 

De leur côté, une frange du mouvement communiste commençait également à reconsidérer ses positions vis-à-vis des autres partis communistes d’une part, et du Nepali Congress, d’autre part. En août 1989, des délégués de l’ensemble des comités régionaux du Parti communiste du Népal (Marxiste-léniniste) (PCN(ML)) fondé en 1978, se réunirent dans la région d’Udayapur (district de Sirāhā). Lors de ce meeting, il fut décidé que les différents partis communistes du Népal devaient fonder un front uni afin de renverser le système panchayat. De même, les membres du PCN(ML) convinrent qu’une union avec le Nepali Congress était désormais inévitable pour pouvoir mettre un terme au régime politique instauré par le roi Mahendra et rétablir le multipartisme dans le royaume. Radha Krishna Mainali, qui fut l’un des leaders de la rébellion de Jhapa en 1972, illustre les nouvelles résolutions prises par une partie du mouvement communiste népalais lorsqu’il affirma : « Le Forum National d’Unité Démocratique [formé en janvier 1985] va aider le mouvement du Nepali Congress sans condition. J’espère également que de nombreux groupes de gauche soutiendront le mouvement proposé » (Parajulee, 2000 : 77).

En janvier 1990, sept partis de gauche mirent entre parenthèses leurs querelles et se rassemblèrent pour fonder le SayuktaBam Morchā (United Left Front, Front de la gauche unie) afin, d’une part, de renforcer le poids de la coalition opposée au système panchayat, et d’autre part, d’amoindrir l’influence du Nepali Congress au sein de cette entente. Toutefois, à l’instar de ce qu’il se passa lors du mouvement de désobéissance civile de 1985, seules les factions les plus modérées du mouvement communiste népalais s’y rallièrent. Le United Left Front était ainsi composé du PCN(ML), du PCN(Amatya), du PCN(Marxiste), du Parti des ouvriers et paysans du Népal (Nepāl Majdur Kisān Pārti (NMKP), du PCN(Burma) (héritier du parti de Keshar Jung Rayamajhi), du PCN(Manandhar) et enfin, du PCN(Quatrième Congrès). Les groupes les plus radicaux (tant dans leurs revendications que dans leurs refus de s’allier avec ceux qu’ils considéraient comme des forces réactionnaires bourgeoises ou des ennemis du peuple) étaient absents au moment de la création de cette grande coalition des forces de gauche. Ils n’entendaient pas moins apporter leur pierre à l’édifice et participer au mouvement en construction.

 

Une coalition de circonstance

 

Les factions les plus extrêmes du mouvement communiste népalais se distinguaient notamment de leurs camarades plus modérés par leur refus absolu de s’allier à toute organisation dont ils jugeaient l’idéologie contraire à leurs valeurs. Ainsi, Mohan Bikram Singh avait critiqué avec virulence la position adoptée par Pushpa Lal Shrestha au début des années 1970, lorsque celui-ci avait fait part de son intention de former avec le Nepali Congress un front uni afin de renverser le régime panchayat. Dès lors, leur absence au sein de la coalition du United Left Front n’était pas surprenante et correspondait à une prise de position profondément enracinée dans l’idéologie des partis Masāl et Maṡāl.

 

Pour autant, alors que l’ensemble des forces pro-démocratiques commençait à s’unir contre le système panchayat, les factions « extrémistes » du mouvement communiste népalais n’entendaient pas déserter la scène politique et laisser leur courant sans représentation.

Le PCN(Masāl) et les organisations voisines avaient conscience que, à l’instar de ce qu’avaient montré le PCN(ML), le PCN(Amatya), PCN(M) et l’ensemble des membres du SayuktaBam Morchā, l’union entre les forces politiques de même tendance était indispensable pour avoir l’espoir de figurer en bonne place sur la scène politique.

Le 14 février 1990 fut ainsi créé leSayukta triya Jana Āndolan, destiné à contrecarrer la suprématie que les partis communistes modérés étaient en train de prendre sur la scène communiste népalaise avec la fondation du SayuktaBam Morchā. Cette nouvelle organisation différait de son équivalente modérée dans la mesure où elle ne réclamait pas uniquement le renversement du régime panchayat, mais bien l’établissement d’une République démocratique au Népal (ce qui entraînait son corolaire, bien que cela ne fut pas explicitement mentionné, l’abolition de la monarchie). Les principaux acteurs du Sayukta triya Jana Āndolanétaient le PCN(Maṡāl) et le PCN(Masāl), mais l’organisation était également composée du Parti communiste du Népal (Marxiste-léniniste-maoïste), dirigé par Krishna Das Shrestha, l’Organisation des travailleurs prolétaires (Proletarian Labor Organization) de Ruplal Bishwakarma, la Ligue communiste du Népal (Nepāl Sāmyavādi Sangh) de Shambhu Ram Shrestha ainsi que la faction menée par Nand Kumar Prasai. Néanmoins, ces différents partis ne constituaient pas de véritables contrepoids susceptibles de menacer la domination des PCN(Masāl) et PCN(Maṡāl) sur le Sayukta triya Jana Āndolan.

Forts de cette coalition de circonstance (les divergences de fond n’étant pas pour autant résolues), Mohan Bikram Singh et Pushpa Kamal Dahal purent ainsi présenter un visage uni lors du mouvement contestataire anti-panchayat initié par le Nepali Congress et le SayuktaBam Morchā. Néanmoins, si cette organisation avait été fondée afin de permettre une meilleure représentation de la gauche radicale dans la lutte contre le gouvernement népalais, ses représentants n’entendirent pas pour autant se joindre au Nepali Congress et au SayuktaBam Morchā qu’ils considéraient toujours comme des ennemis objectifs du peuple népalais, et menèrent leurs propres actions en marge du jana āndolan.

 

Alors que les diverses unions formées par l’ensemble des principaux partis politiques du royaume accentuaient la menace contre le système panchayat, des éléments extérieurs contribuèrent à affaiblir encore le Palais.

 

La querelle indo-népalaise

 

Depuis le milieu des années 80, les relations entre les gouvernements népalais et indiens n’avaient cessé de se dégrader. Afin de mieux comprendre l’importance des enjeux qui opposaient Delhi à Katmandou, il semble important de rappeler un élément fondamental régissant les relations indo-népalaises.

 

À l’instar de la Suisse ou de l’Afghanistan, la situation géographique du Népal, coincé entre l’Inde et la Chine et sans aucun accès possible à la mer, fait du royaume un pays enclavé. Alors que l’Afghanistan est, depuis l’antiquité, traversé par de nombreuses routes commerciales et peut faire transiter ses importations via les territoires de la République Islamique d’Iran, du Turkménistan, de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan, de la Chine ou du Pakistan, le Népal ne possède pas de multiples possibilités pour ses échanges commerciaux. Certes, des voies historiques empruntant les hauts cols, de même que la route reliant Katmandou au poste frontière de Kodari depuis le 26 mai 1967, permettent aux caravanes de traverser l’Himalaya et d’établir ainsi un commerce transfrontalier entre le Népal et la Chine. Néanmoins, ces passages, du fait de leur nombre limité, ne peuvent faire transiter un volume trop important de marchandises et ne résolvent pas la question de l’accès à la mer, indispensable au royaume pour qu’il puisse commercer avec le reste du monde.

Aussi, le Népal se retrouve quasi entièrement enclavé par l’Inde et, par conséquent, totalement dépendant du bon vouloir de celle-ci pour effectuer ses importations et ses exportations. La survie économique du Népal est alors indissociable de ses rapports avec l’Inde et ces considérations pèsent nécessairement sur les relations diplomatiques entre les deux nations.

 

Le gouvernement népalais a rapidement pris conscience de ces contraintes géographiques et signa avec son voisin un premier traité d’échanges et de transit le 31 juillet 1950. Ce traité permettait notamment au royaume hindou d’importer des produits en s’appuyant sur les installations portuaires indiennes. Il désignait également les différents points de la frontière indo-népalaise par où les marchandises étaient autorisées à transiter sans avoir à payer de frais de douanes. Toutefois, ces accords étant périssables, ils devaient être renouvelés périodiquement, ce qui ne manquait pas de donner lieu à de nombreuses tractations et de nouvelles causes de tensions entre les deux gouvernements.

Le 25 mars 1978, répondant favorablement aux demandes répétées formulées par Katmandou depuis plusieurs années, New Delhi accepta de séparer les différentes clauses en deux traités distincts : un traité d’échange, d’une part, et un traité de transit, d’autre part. Alors que le premier s’attachait à définir les modalités commerciales entre les deux pays, le deuxième s’employait à préciser les conditions selon lesquelles le royaume pouvait commercer avec les pays tiers, via le port de Calcutta. Or, ces deux traités arrivèrent à échéance le 23 mars 1989. Les négociations entre les deux gouvernements s’avérèrent particulièrement difficiles, l’Inde accusant le gouvernement népalais d’avoir violé à plusieurs reprises le  précédent traité. Ainsi, le royaume aurait notamment augmenté les taxes d’importation sur les produits indiens et exigé des permis de travail pour les ouvriers indiens. Dans une lettre envoyée par l’ambassadeur indien au Népal, A.R. Deo, au Secrétaire du Commerce népalais le 28 février 1989, New Delhi menaça donc le Népal de ne pas renouveler les accords si des mesures n’étaient pas prises pour mettre un terme aux atteintes portées contre l’esprit des précédents traités. Le gouvernement panchayat quant à lui, rappela qu’il soumettait tous les pays étrangers aux mêmes taxes, mais qu’il était prêt à revoir ses tarifs si l’Inde acceptait à nouveau de signer deux traités distincts (le gouvernement indien souhaitant revenir à un unique accord). Chaque partie campant sur ses positions, la situation fut rapidement dans l’impasse et devant l’intransigeance du gouvernement panchayat, l’Inde refusa de renouveler le traité venu à expiration le 23 mars 1989. Une telle décision n’était toutefois pas uniquement motivée par des considérations économiques.

 

En effet, au début de l’année 1988, le Népal annonça sa décision d’importer des armes de Chine. Or, un accord secret signé entre New Delhi et Katmandou en 1965 prévoyait que l’Inde fournirait tous les équipements nécessaires (armes, munitions, etc.) à l’armée népalaise et que, dans le cas où elle ne pourrait répondre aux besoins du gouvernement népalais, celui-ci pourrait importer du matériel militaire de Grande-Bretagne ou des États-Unis à travers son territoire. Aussi, lorsque l’Inde apprit les premières livraisons chinoises, elle accusa Katmandou d’avoir violé leur précédent accord.

Si Shailendra Kumar Upadhyaya, ministre népalais des affaires étrangères, défendit la position de son gouvernement en affirmant, d’une part, que les termes du traité ne précisaient pas que le Népal ne pouvait faire appel à la Chine et que, d’autre part, l’Inde avait à plusieurs reprises refusé de répondre aux sollicitations du gouvernement népalais, ce qui l’avait amené à se renseigner auprès d’un nouveau fournisseur, la sérénité de leurs relations bilatérales n’en fut pas moins gravement détériorée.

 

Enfin, outre ce désaccord, de nombreux conflits sur des sujets sensibles réapparurent et menacèrent la « relation spéciale » qui s’était tissée entre les deux pays. La controverse autour du traité de Paix et d’amitié signé en 1950 fut ainsi de nouveau au centre des débats de la vie politique népalaise. Parallèlement, aux querelles de fond se greffa une multitude d’incidents diplomatiques qui ne firent qu’aggraver les tensions entre les deux pays (tels que le refus du roi Birendra de se rendre à une invitation du Premier ministre indien lors du 6ème sommet de la SouthAsianAssociation for Regional Cooperation (SAARC) ou l’incursion de troupes indiennes sur le territoire népalais en décembre 1987).

En 1989, l’affrontement indo-népalais était donc particulièrement complexe : à des querelles portant sur des points fondamentaux de leurs relations diplomatiques et économiques, s’ajoutaient de nombreux accrochages qui contribuaient à dégrader l’entente entre les deux gouvernements. Cette accumulation d’événements conduisit à une situation de crise sans précédent. Et devant le refus du Népal de se plier aux exigences de l’Inde, le gouvernement indien décida de fermer treize des quinze points de la frontière indo-népalaise par où transitaient les importations et exportations népalaises.

La décision de New Delhi eut de graves répercussions sur la situation économique du royaume. Les échanges avec l’extérieur étant pratiquement à l’arrêt, le Népal se retrouva rapidement en situation de crise : les produits de première nécessité, tels que l’huile, le sel ou le sucre, vinrent à manquer. Surtout, la pénurie de produits pétroliers eut un impact sur tous les pans de l’économie népalaise : outre les véhicules qui se retrouvèrent immobilisés, de nombreuses industries furent contraintes d’arrêter provisoirement leur production. Dès lors, cette situation économique déplorable accentua encore les ressentiments de la population envers le gouvernement panchayat. Car si dans un premier temps, les Népalais accusèrent l’Inde d’être responsable de leurs maux, l’incapacité du gouvernement à trouver une issue au conflit entraîna un revirement de l’opinion publique, qui focalisa sa rancœur contre le Palais.

À la fin 1989, le gouvernement panchayat se retrouvait, tantsur le plan intérieur qu’extérieur, très fortement affaibli. Le vent révolutionnaire qui soufflait en Europe de l’Est se propagea jusqu’au Népal où il activa le feu qui couvait depuis quelques mois au sein de l’opposition politique. En septembre 1989, le Nepali Congress initia une semaine de manifestations afin de « réveiller les consciences politiques nationales », lors de laquelle 3 500 membres du parti furent arrêtés. Loin de freiner l’ardeur des activistes du Nepali Congress, Ganesh Man Singh proposa la semaine suivante d’organiser un vaste mouvement destiné à mettre un terme définitif au régime panchayat.

 

Les prémisses d’une « révolution »

 

Début décembre 1989, les partis politiques lancèrent un ultimatum au roi, fixant la date du 18 janvier 1990 pour introduire des réformes politiques majeures – l’instauration d’un régime multipartite et la formation d’un gouvernement provisoire qui aurait pour tâche de préparer de nouvelles élections générales –, sous peine d’avoir à affronter un vaste mouvement de résistance passif. Pour coordonner ce mouvement, un comité qui rassemblait les membres du Nepali Congress et les membres de divers partis communistes – essentiellement les partisans du SayuktaBam Morchā – fut créé. Les 19 et 20 janvier 1990, au lendemain de la date butoir de l’ultimatum lancé par l’opposition, le Nepali Congress et le SayuktaBam Morchā, bien que toujours interdit sur le territoire népalais, tinrent une grande conférence à Katmandou afin de décider de la suite à donner à leur action. Parmi les propositions avancées ce jour-là, il fut notamment décidé que le 18 février, jour de la démocratie au Népal, serait lancé un « mouvement pour la démocratie ». De nombreux hommes politiques indiens se déplacèrent pour montrer leur soutien au futur mouvement pro-démocratique, dont Chandra Shekhar, leader du Janata Dal et futur Premier ministre indien. Cette prise de position d’une partie de la classe politique indienne servit de prétexte au gouvernement népalais qui put ainsi dénoncer la convention en faisant appel aux sentiments nationalistes des Népalais. Le régime tenta également de répondre à l’offensive de l’opposition en utilisant des armes similaires à celles employées par les partis politiques : il organisa ainsi des meetings afin de mobiliser la population autour du système panchayat. Toutefois, l’échec de ces rendez-vous fut patent, comme le montre l’absence de certains leaders pancha (tels que Surya Bahadur Thupa ou Rajeshwar Devkota) à ces rassemblements, révélatrice de l’isolement dans lequel était désormais le gouvernement.

Le 4 février, les étudiants de l’université de Tribhuvan, rapidement rejoints par leurs professeurs, annoncèrent leur soutien au mouvement pour la démocratie et de nombreux slogans tels que « Vivre ou mourir pour la démocratie » apparurent sur les murs de l’université. Devant cette montée de l’opposition, le gouvernement réagit fermement et s’employa à la museler. Il fit fermer deux journaux indépendants importants, le Bimarsa et le Nepali Awaj. Avant de subir le même sort, le Samalochana Daily eut le temps de diffuser le programme du Nepali Congress pour les journées de février : une manifestation était ainsi programmée pour le 18 février et une grève générale pour le 19. Le SayuktaBam Morchā quant à lui, prévoyait une « journée noire » le 25 février et une grève générale le 2 mars.

Le 14 février, les principaux leaders politiques furent arrêtés et une grande partie des lignes téléphoniques de Katmandou furent coupées, mais cette ultime tentative de mater l’opposition s’avéra infructueuse.

 

Une insurrection politique

 

Le 18 février 1990, le roi donna son traditionnel discours, mais loin de proposer des négociations avec l’opposition, il montra qu’il était plus que jamais déterminé à soutenir le gouvernement panchayat. Aucune promesse de réforme ne fut annoncée et Birendra affirma davantage ses intentions lorsqu’il somma la population de se conformer aux résultats du référendum de 1980. En rappelant ce référendum, le souverain soulignait la « légitimité » du présent gouvernement et dénonçait à mots à peine couverts « l’anti-démocratie » des opposants. De son côté, le Premier ministre Marich Man Singh Shrestha déclara que la monarchie avait joué un rôle fondamental pour préserver l’unité de la nation et jeta l’opprobre sur ses opposants en affirmant que tous ceux qui semaient le trouble dans le pays étaient contre la démocratie et l’unité du pays. Parallèlement à ces déclarations du gouvernement destinées à montrer qu’il ne céderait pas aux exigences de la coalition, le régime déploya de nombreuses forces de police dans Katmandou. Ces précautions furent néanmoins incapables d’empêcher le rassemblement de plusieurs milliers de contestataires devant la Royal NepalAirline Company qui engendra des affrontements entre forces de l’ordre et manifestants.

Devant le refus du gouvernement de répondre favorablement aux demandes qu’elle avait formulées, la coalition amorça le programme qu’elle avait annoncé un mois plus tôt et le 19 février une grève générale fut décrétée. Le 20 février, l’Association des Juristes du Népal rejoignit le mouvement et se mit en grève, suivie le 23 par le personnel de l’hôpital de Maharajganj. Dans le même temps, les universités multiplièrent les actions de révolte et organisèrent de nombreuses manifestations où fleurirent les fanions des partis politiques. Le 25 février, la coalition lança sa « journée noire » – appelée ainsi, car tous les manifestants devaient porter un brassard noir en défilant –, mais celle-ci n’eut pas la réussite escomptée, le gouvernement parvenant à juguler la manifestation.

La grève du 2 mars connut en revanche davantage de succès et se répandit dans plusieurs centres urbains extérieurs à la vallée de Katmandou. Cette nouvelle banda fut la première d’une longue série, qui toucha progressivement tous les corps de métiers : les médecins, les avocats, les universitaires et jusqu’aux employés de l’Agricultural Development Bank qui organisèrent un sit-in le 13 mars dans leurs locaux.

Le gouvernement tenta d’enrayer ces protestations de deux manières : par la répression d’une part (en procédant à l’arrestation des principaux leaders et en usant de méthodes coercitives à l’encontre des manifestants), et par un recours plus massif à la propagande d’autre part. Ces méthodes ne suffirent néanmoins pas à freiner le mouvement qui prit de l’ampleur lorsque des milliers de manifestants se rassemblèrent dans les rues de Patan le 30 mars. Devant l’étendue de l’attroupement, les forces de police ouvrirent le feu et tuèrent plusieurs contestataires, provoquant une vive réaction de la part de la foule qui plaça des barricades aux entrées de la ville. 

 

La révolte populaire, acmé du mouvement pro-démocratique

 

Jusqu’à la fin mars, l’essentiel des manifestants était constitué de sympathisants des partis politiques et la grande masse de la population n’avait participé que sporadiquement au mouvement. Mais le 4 avril, alors que la foule s’était rassemblée dans de nombreux lieux de pèlerinages de la vallée de Katmandou afin de prier pour les morts des semaines précédentes, elle se répandit en masse dans les rues de la capitale : le mouvement pour la démocratie devenait progressivement un véritable jana āndolan.

 

L’apogée du mouvement pour la démocratie ne débuta que deux jours plus tard lorsque le 6 avril, une nouvelle grève générale fut décidée et suivie par tous les secteurs de l’économie. La mobilisation exceptionnelle de ces nouvelles banda obligea le roi à changer de stratégie. Il annonça la formation d’un nouveau Cabinet ainsi que la nomination d’un nouveau Premier ministre, Lokendra Bahadur Chand, en lieu et place de Marich Man Shrestha, blâmé pour son incompétence à maintenir l’ordre dans le pays.

Après la déclaration du monarque, une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes venant de Katmandou, Patan et Kirtipur, se rassembla dans la capitale, à Tundikhel. Dans un premier temps, la manifestation se déroula dans une atmosphère relativement calme, mais elle changea radicalement au cours de l’après-midi pour atteindre un nouveau seuil de violence qui entraîna la mort de plusieurs dizaines de personnes. Devant les forces de police qui, prenant peur en voyant s’approcher la foule, avaient ouvert le feu, les militants se dispersèrent dans la capitale et érigèrent des barricades sur New Road, la grande artère de Katmandou. Pour rétablir l’ordre dans la capitale, le gouvernement imposa un couvre-feu sur toute la ville.

 Le lendemain de cette journée sanglante, le couvre-feu fut maintenu pour 24 heures, puis étendu sur les autres villes de la vallée. Le gouvernement prit contact avec les leaders politiques afin de tenter de trouver une issue au conflit. Le Premier ministre souhaita engager des pourparlers avec Ganesh Man Singh, leader du Nepali Congress, mais celui-ci refusa d’entreprendre toute négociation tant que le roi n’accepterait pas d’instaurer le multipartisme dans le royaume. Pour sortir de cette impasse, le gouvernement fit appel à Padma Ratna Tuladhar, qui fut libéré de prison afin de servir d’intermédiaire entre le gouvernement et les partis politiques. Ceux-ci refusant toujours de traiter avec le Premier ministre, le roi accepta finalement de les recevoir et une trêve fut établie entre les deux parties.

 

Le retour du multipartisme

 

Dans la nuit du 8 au 9 avril 1990, le roi Birendra Bir Bikram Shah Deva annonça à la télévision népalaise la levée de l’interdiction des partis politiques.

Aussitôt une foule de 300 à 500 000 personnes se massa dans Katmandou pour célébrer l’événement tandis que les leaders politiques furent libérés de prison et se rassemblèrent à Tundikhel où ils tinrent un meeting lors duquel G.P. Koirala rappela que le but du mouvement pour la démocratie était d’établir une monarchie constitutionnelle et qu’à ce titre, la lutte n’était pas encore terminée. En effet, si le roi semblait avoir cédé, le système panchayat était toutefois loin d’être remis en cause. La seule concession que le roi avait faite ce 9 avril, était de supprimer un petit paragraphe de la Constitution panchayat qui mettait ainsi fin à l’interdiction des partis politiques sur le territoire népalais.

Comme le souligna Sahana Pradhan, membre du SayuktaBam Morchā, la coalition n’entendait pas en rester là : « Comme un tigre goûtant le sang, nous avons fait l’expérience du pouvoir du peuple. Si le roi nous laisse tomber, nous n’hésiterons pas à ranimer l’insurrection » (Asiaweek, 10 avril 1990). Le 12 avril, les leaders du Nepali Congress et du SayuktaBam Morchā se rencontrèrent et rédigèrent ensemble une demande en huit points à l’attention de Birendra dans laquelle ils demandaient, entre autres, la formation d’un cabinet provisoire chargé de préparer le pays à des élections générales et qui aiderait à mettre en place une nouvelle Constitution, ainsi que la suppression définitive du système panchayat. Après avoir tergiversé pendant quelques jours, le roi finit par accéder aux demandes de la coalition le matin du 16 avril et accepta de dissoudre la triya Panchayat. Il supprima également les articles 11 clause 2A (qui interdisait aux partis et aux organisations à orientation politique de s’installer au  Népal), 41B et 67A de la Constitution du Népal. Le roi démit Lokendra Bahadur Chand de ses fonctions et nomma Krishna Prasad Bhattarai chef du gouvernement provisoire, réaffirmant ainsi son soutien aux partis politiques : « Nous sommes certains que les partis politiques quels qu’ils soient et quelle que soit leur idéologie, ne perdront pas de vue les intérêts nationaux [du pays] » (Rising Nepal, 17 avril 1990). En supprimant l’Assemblée nationale et ces articles de la Constitution, le roi mit ainsi un terme au système panchayat que son père avait instauré 30 ans plus tôt.

 

Ce résumé des événements qui secouèrent le Népal en 1990 nous permet de dégager quelques unes des caractéristiques du mouvement populaire. Tout d’abord, il a eu pour épicentre la vallée de Katmandou où se concentraient les classes moyennes, revêtant ainsi peu ou prou les formes d’une « révolution » bourgeoise. La composante ethnique fut également un élément notable du mouvement, la population newar de la vallée de Katmandou se révoltant contre la domination bahun/chhetri sur la politique népalaise. Par ailleurs, alors que jusqu’à la mi-mars 1990, la coalition fut le principal moteur du mouvement, la révolte de Patan et les manifestations massives du 4 avril dans Katmandou marquèrent l’arrivée du peuple dans l’échiquier politique, transformant le mouvement en véritable jana āndolan. Enfin, il nous paraît intéressant de comparer les mouvements de 1951 et de 1990. Dans les deux cas, le contexte extérieur eut son importance (la décolonisation en 1951 et l’effondrement du bloc soviétique en 1990), de même que l’impact de la position indienne, dont l’influence pesa sur la politique interne népalaise (bien qu’elle semble avoir été plus directe lors du renversement du régime rana).

 

 

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