You are hereHistoire du Népal / L'unification du Népal

L'unification du Népal


By Cailmail - Posted on 28 février 2011

Jusqu’au XVIIIe siècle, le Népal n’était qu’une mosaïque de microétats créés par des princes luttant les uns contre les autres pour la domination de la région.

 

Une région morcelée

 

L’ouest du Népal se composait ainsi de quarante-six petits royaumes : les chaubisi rājya (vingt-quatre royaumes) à l’Ouest et les baisi rājya (ou vingt-deux royaumes) à l’extrême Ouest. Ces chiffres sont toutefois à prendre avec circonspection. En effet, le nombre exact de royaumes à l’ouest de la vallée de Katmandou ne fut jamais défini précisément, comme l’attestent les divergences des sources historiques. La liste comparative qu’établit Stiller met ainsi en lumière cette imprécision des sources relatives à l’existence de ces quarante-six royaumes, imprécisions d’autant plus importantes que les chroniqueurs, tant népalais qu’occidentaux, n’inclurent pas les mêmes entités dans leurs inventaires respectifs. Les remarques que fit Hamilton illustrent d’ailleurs ce problème :

 

Dans la liste des vingt-quatre rājya de Kanak Nidhi, il est fait mention d’un rājya de Tarki ; mais je n’ai jamais entendu parler d’une telle personne, ni aucun endroit de ce nom n’apparaît sur les cartes. À la place de Tarki, je soupçonne donc que nous devons introduire le très petit chef de Mahilang, généralement appelé Sat Bisi (Hamilton, 1997 : 269).

 

Aussi, il semble que ces appellations de chaubisi rājya et baisi rājya ne doivent pas être prises stricto sensu, mais plutôt comme le reflet d’une multitude de principautés qui se partageaient alors le pouvoir.

L’est du Népal était quant à lui principalement constitué des deux royaumes de Bijayapur et de Chaudandi dans le Teraï, ainsi que le territoire des Kirati, qui s’étendait jusqu’aux frontières de l’actuel Sikkim. Enfin, le sud/sud-ouest de la vallée de Katmandou abritait le royaume de Makwanpur. Ces différentes principautés n’avaient pas, comme l’avait justement précisé Stiller, de frontières définies et stables et ces dernières se dessinaient au gré des différentes conquêtes.

 

Les chaubisi rājya et les baisi rājya naquirent en partie du démembrement des anciens royaumes Malla (de Jumla) et Sen. Parmi ces différentes nouvelles principautés, une mérite plus particulièrement que l’on s’y attarde, non pas tant du fait sa puissance ou de son rayonnement, mais davantage par le rôle de premier plan que son roi joua dansl’unification et la construction du Népal moderne.

Le micro-état de Gorkha, qui appartenait au territoire des chaubisi rājya et s’étendait vers l’Ouest jusqu’à la rivière Marsyanghi et à l’Est jusqu’à la rivière Trisuli, se targuait, comme de nombreux royaumes, d’avoir des origines mythiques. Le pouvoir royal aurait ainsi été attribué à Drabya Shah (1559-1570), premier roi de Gorkha, par Gorakhnath, disciple de la divinité Matsyendranath et l’un des pères fondateurs de la secte des Nath, afin de se venger d’une humiliation qu’il aurait jadis subi (devenant ainsi le dieu protecteur du royaume de Gorkha, dont le culte est encore aujourd’hui largement suivi dans la région).De même, Munshi Shew Shunker Singh et Pandit Shri Gunānand nous racontent que la naissance de Prithvi Narayan Shah qui va jouer un rôle de premier ordre dans l’histoire de la fondation du Népal, fut elle aussi auréolée de légende : sa mère aurait rêvé qu’elle avalait le soleil juste avant de le concevoir ce qui, dans l’imaginaire d’alors, présageait la grandeur et la force de l’enfant qui était à naître

Si le royaume de Gorkha ne se distinguait pas spécialement des autres principautés sur le plan du mysticisme, il s’illustra en revanche par un caractère martial particulièrement développé et qui fut mis en évidence par Marie Lecomte-Tilouine (Lecomte-Tilouine, 2006 : 113-145). Ainsi, ce fut par la force que Drabya Shah, alors roi de Lamjung, prit le trône et l’ascendant sur le roi de Gorkha en 1559 de notre ère, annexant son territoire.

Alors que jusqu’au XVIIIe siècle, les guerres qui opposaient les différents rois himalayens avaient essentiellement pour origine des causes relatives à l’honneur ou au sacré – les batailles visaient à forcer une union maritale, à ravir à l’ennemi son dieu tutélaire ou encore à se saisir de prisonniers afin de pouvoir les immoler sur l’autel de leurs dieux –, les campagnes que mena Prithvi Narayan Shah furent les premières destinées uniquement à la conquête de territoires. En effet, à la différence des précédentes, celles que lança Prithvi Narayan Shah avaient pour objectif, non pas seulement d’inféoder les principautés limitrophes, ni même de créer un conglomérat de plusieurs principautés dont il serait la tête, mais bien de fonder un vaste royaume dont il deviendrait l’unique monarque.

 

Les premières conquêtes de Prithvi Narayan Shah

 

En 1757, Prithvi Narayan Shah attaqua Kirtipur (au sud-ouest de la vallée de Katmandou) et amorça ainsi une campagne militaire qui devait durer 25 ans. Cette première attaque échoua, la ville offrant une résistance d’autant plus grande qu’elle était soutenue par le roi de Katmandou et que sa situation topographique (au sommet d’une éminence) la rendait plus difficile à assaillir. Loin de s’avouer vaincu, Prithvi Narayan se replia vers le Sud et prit la principauté de Makwanpur en août 1762, qui s’étendait alors jusqu’en Inde. Puis il tenta de prendre pied dans la vallée de Katmandou et organisa un blocus qui dura un an, sans aucun succès. Il essaya ensuite de reprendre Kirtipur mais échoua à nouveau. En 1765, il ordonna une nouvelle attaque contre cette ville. Les rois de Patan et Bhaktapur s’allièrent pour repousser les forces de Prithvi Narayan mais celui-ci réussit à remporter une éclatante victoire sur ses ennemis grâce à la défection de nobles de Katmandou. Il acquit ainsi toute liberté pour tenir un nouveau siège. Au bout de six mois, Kirtipur accepta de se rendre en échange d’une promesse d’amnistie générale. Prithvi Narayan assura la population de la cité de sa bienveillance, mais une fois la ville prise (en mars 1766), le père Giuseppe, contemporain de l’événement, raconta que « deux jours après, Prithvi Narayan envoyait de Nayakot l’ordre de faire couper le nez et les lèvres à tous, même aux enfants qui n’étaient plus à la mamelle. […] On n’épargna que les individus qui savaient jouer des instruments à vent » (Lévi, 1985 : 54 et 271).

Lorsque le roi de Katmandou, Jaya Prakash Malla, apprit le châtiment qu’avait subi Kirtipur, il décida de faire appel aux Britanniques – par le biais de l’East India Company – qui, en échange d'avantages commerciaux, accepta d’envoyer une expédition sous la direction du Major Kinloch. Mais mal organisée, en but aux aléas climatiques et à la malaria, cette expédition fut facilement repoussée par Prithvi Narayan. Dès lors, sûre d’elle et ayant entièrement confiance en son chef, l’armée du prince de Gorkha assiégea Katmandou qui tomba facilement le 29 septembre 1768. L’histoire rapporte qu’au moment du siège par l’armée gorkha, la garnison de la ville aurait était occupée à préparer le festival d’Indra-Jatra. Les troupes du roi de Katmandou auraient donc été trop monopolisées par la fête pour se préparer à l’affrontement. Si Stiller mentionne également cette anecdote, il y apporte toutefois un bémol en rappelant qu’aucune source ne précise si les troupes gorkhali pénétrèrent par force dans Katmandou ou si les portes de la ville leurs avaient été ouvertes (Stiller, 1975 : 130).

Prithvi Narayan Shah se tourna ensuite vers Lalitpur (aussi appelée Patan) et menaça ses habitants de leur réserver un sort pire encore que celui que durent subir les habitants de Kirtipur s’ils n’obtempéraient pas. En revanche, il assura la noblesse de sa bienveillance si elle se montrait raisonnable et coopérative. Lalitpur finit par ouvrir ses portes aux armées de Prithvi Narayan qui confirma sa réputation de chef de guerre sans merci en humiliant la noblesse de la ville.

 

Des trois royaumes Malla, seul Bhatgaon (aussi dénommée Bhaktapur) n’était pas encore tombée aux mains des Gorkha. Malgré une résistance de treize mois, Bhatgaon dut finalement se soumettre et se rendre le 12 novembre 1769. Après 25 ans de campagne et une armée que Stiller estime au mieux à 10 000 hommes, la riche vallée de Katmandou était enfin entre les mains de Prithvi Narayan.

Les royaumes Malla renversés, il restait à Prithvi Narayan la nécessité de consolider sa puissance. Il lança une expédition dans le nord du Népal afin d’éviter toute intervention du Tibet et partit élargir les frontières orientales de son royaume en soumettant les Rai et le Limbu (dont les territoires s’étendaient des bords de la vallée de Katmandou jusqu’au Sikkim. En revanche, sa tentative d’accroître son territoire à l’ouest se solda par un échec cuisant en 1771.  Aussi, lorsque Prithvi Narayan Shah mourut le 11 janvier 1775, son royaume s’étendait de la vallée de Katmandou au Sikkim à l’Est, jusqu’aux passes de Kuti et de Kerong au nord et jusqu’à l’ancien royaume du Gorkha à l’Ouest.

 

La consolidation du royaume

 

En 1775 succédait à Prithvi son fils aîné, Pratap Singh Shah, qui s’empressa d’emprisonner son frère Bahadur Shah (pour des raisons qui, aujourd’hui encore, demeurent obscures). Pratap Singh mourut en 1777, laissant la corégence à sa femme Rajendra Laxmi, qui souhaitait conserver le pouvoir pour son fils Rana Bahadur, et à son beau-frère Bahadur Shah. La mort de la régente en 1785 mit temporairement fin aux querelles internes, car Bahadur Shah sut se saisir de l’opportunité qui lui était offerte pour prendre l’entier contrôle du gouvernement.

 

Bahadur Shah n’avait pas attendu d’obtenir les pleins pouvoirs pour débuter sa politique de conquête et s’y était attelé alors même qu’il partageait encore le pouvoir avec Rajendra Laxmi. Cette dernière avait d’ailleurs su mettre à profit les absences de son rival parti sur les champs de bataille pour occuper le terrain à Katmandou. Sous son règne, le royaume poursuivit son extension vers l’Ouest. Ses armées attaquèrent le Kumaon et le Garwhal (dans l’État indien actuel de l’Uttarakhand) tandis qu’elles continuaient par ailleurs à procéder à l’unification des chaubisi rājya (seul le rājya de Palpa réussit à conserver son indépendance).

Dans le même temps, en 1788, Bahadur Shah mène une expédition au Tibet, qui fut dès lors condamné à lui payer un tribut.  Rapidement, le Tibet cessa toutefois de le payer et s’ensuivit une guerre en 1791 qui, grâce à une coalition sino-tibétaine, vit la défaite des armées népalaises. La Chine, emportée dans son élan, envahit le Népal pour arriver à un jour de marche de Katmandou, dans la région de Nuwakot, faisant ainsi subir à Bahadur Shah une pression qui l’obligea à signer un armistice. Les clauses de ce traité de paix, outre qu’elles spécifiaient que le roi du Népal devait quitter le Tibet, stipulaient également qu’il devait envoyer une ambassade à Pékin tous les cinq ans : ce furent là parmi les premières véritables relations officielles entre le Népal et la Chine (les échanges entre les deux États étant bien antérieurs à cela puisque les populations avaient l’habitude de franchir la frontière qui les séparait, que ce soit pour des raisons religieuses (pèlerinages) ou commerciales).

 En 1806, le Népal s’étendait désormais du Penjab à l’Ouest au Sikkim à l’Est et amorçait sa mutation vers un État unifié.

 

 

Recherche