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Dix années de guerre populaire prolongée


By Cailmail - Posted on 02 mars 2011

Le 13 février 1996, Baburam Bhattarai et Prachanda décidèrent de mettre prématurément fin à leur ultimatum et leurs partisans attaquèrent des postes de police à Holeri, dans le district de Rolpā, et à Radijula, dans le district de Rukum, s’emparant de fusils et d’explosifs (d’autres assauts furent également menés dans les districts de Gorkha et de Sindhuli). Si la révolte commença de manière limitée, se concentrant essentiellement dans le Rolpā et le Rukum, elle entraîna toutefois son premier cortège de morts : au 1er mars, on comptait déjà une dizaine de morts et plusieurs dizaines de blessés, un nombre qui ne cessa d’augmenter à mesure que la rébellion prit de l’ampleur.

Rapidement, le PCN(M) mit en branle la première phase de la guerre prolongée décrite par Mao Zedong. La première priorité pour les insurgés était d’accroître leurs forces, tant militaires que politiques et idéologiques, en alternant les coups de force et les opérations de propagande au sein de la population locale. Les militants maoïstes lancèrent donc une série d’attaques contre diverses cibles (une banque de développement agricole, des postes de police, des « ennemis du peuple » ou des entreprises) afin de disperser les forces ennemies. Parallèlement, ils diffusèrent des tracts ou des affiches et tinrent des meetings dans les villages à travers le royaume dans le but de convaincre « les masses » de rejoindre leur lutte contre l’oppression gouvernementale et les ennemis du peuple.

Durant les mois et années qui suivirent, Pushpa Kamal Dahal poursuivit la mise en application des théories marxistes-léninistes-maoïstes en fixant comme nouvel objectif au Parti l’essor d’une armée populaire de libération, mais aussi de conduire, à partir de la mi-août 1997, la guérilla à « de nouvelles hauteurs » en consolidant les liens entre les guérilleros et la population. Les progrès que firent les révolutionnaires dans certaines régions du Royaume (plus particulièrement dans les districts de Rolpā et de Rukum) et que montre la multiplication de leurs actions, leur permirent d’envisager l’élaboration des bases arrières indispensables à toute guerre populaire prolongée maoïste. Dans les régions qu’ils avaient sous leur contrôle (essentiellement les districts de la zone occidentale), les militants du PCN(M) commencèrent à instituer des gouvernements et tribunaux populaires, se substituant ainsi au gouvernement officiel.

Lors de la seconde convention nationale du PCN(M) qui se tint en février 2001, le Parti adopta la « voie Prachanda » qui mettait notamment en lumière la nécessité d’étendre la lutte dans les zones urbaines, tout en poursuivant le renforcement des bases arrière dans les zones rurales. Il fut ainsi proposé que les associations qui servaient de vitrine officielle au PCN(M) organisent de fréquentes grèves et manifestations dans les centres urbains et que parallèlement les activistes du Parti s’efforcent de semer la division parmi les troupes ennemies.

 

Le massacre de la famille royale : la guerre du Peuple prend une nouvelle ampleur

 

Le 1er juin 2001, un communiqué émanant du porte-parole du Palais annonça que le roi Birendra Bir Bikram Shah Dev ainsi que toute sa famille étaient assassinés par le prince héritier Dipendra, qui retourna ensuite l’arme contre lui et se suicida. Le Népal n’avait pas connu de tels massacres dans le Palais depuis le massacre du Kot en 1846.

Les circonstances du massacre furent troublantes et la véritable raison nous est encore inconnue. La version officielle qui assurait que c’était bien le prince Dipendra, alors sous l’emprise de la drogue et de l’alcool, qui avait assassiné son père et sa famille, ne parvint pas convaincre la population et les rumeurs les plus folles coururent dans Katmandou quant aux réelles motivations qui avaient conduit à cette tuerie. La descendance directe du monarque ayant entièrement péri lors du massacre, Gyanendra, frère puîné de Birendra – et qui, comme nous l’avons vu dans le premier chapitre de cette thèse, était monté brièvement sur le trône alors qu’il n’était qu’enfant lors de la fuite du roi Tribhuvan en Inde en 1951 – fut couronné le 4 juin 2001 dans une atmosphère tendue.

 

Ce massacre eut pour effet de précipiter le cours de la guerre populaire. Ainsi, l’arrivée de Gyanendra au pouvoir dans ces circonstances exceptionnelles eut pour effet de durcir la position du PCN(M) vis-à-vis de l’institution royale.

Lorsque le nouveau souverain arriva au pouvoir, il s’empressa de remanier le gouvernement afin d’y asseoir sa domination, la rébellion maoïste lui en fournissant l’heureux prétexte. Le Premier ministre G. P. Koirala, en poste sous le règne de Birendra, fut donc poussé à démissionner dès juillet 2001, le roi l’accusant de ne pas être parvenu à un accord avec les maoïstes. Sher Bahadur Deuba, membre du Nepali Congress, fut nommé à la place de G. P. Koirala le 23 juillet, débutant ainsi le neuvième gouvernement depuis les premières élections en 1991. Ce remaniement répondait aux désirs des maoïstes qui annoncèrent peu de temps après qu’ils accordaient une trêve au nouveau gouvernement.

Toutefois, les négociations qui s’en suivirent s’avérèrent vaineset en novembre 2001, les maoïstes reprirent les armes, laissant définitivement échapper toute chance de paix dans un proche avenir. Le PCN(M) expliqua l’échec des pourparlers par l’intransigeance du gouvernement qui refusa de considérer ses propositions :

 

Comme solution politique immédiate, nous avons proposé la formation d’un gouvernement intérimaire, l’ébauche d’une nouvelle Constitution et la proclamation de la république. Mais l’idée d’une république étant inacceptable aux yeux des dirigeants, nous avons offert une solution alternative en proposant l’élection d’une assemblée constituante qui donnerait la possibilité au peuple souverain de choisir entre une monarchie et une république. Cette proposition ayant également été rejetée et le gang de dirigeants fascistes mobilisant l’armée royale à travers tout le pays, nous n’avions plus d’autres alternatives que de retourner vers le peuple et reprendre notre mouvement (Bhattarai, 2005 :167).

 

Or, la reconduite du mouvement fut synonyme d’une modification radicale de la nature de l’insurrection. En effet, la reprise des hostilités par les maoïstes se concrétisa par l’attaque – la  première du genre depuis le début du conflit en 1996 – de sites dépendant de l’Armée royale du Népal par des soldats de l’Armée populaire de libération (APL) nouvellement créée. Ainsi, la lutte armée menée par le PCN(M) avait brusquement basculé d’une guérilla opposant des partisans à des policiers, à une véritable guerre civile entre deux armées distinctes. Comme le soulignait Baburam Bhattarai en septembre 2002,

 

Si vous étudiez honnêtement et intelligemment la définition et la classification du terme de “guerre” dans n’importe quelle livre de loi ou dans les articles des diverses conventions de Genève et protocoles sur la guerre, il n’y a pas d’autre possibilité que de reconnaître que le conflit armé féroce qui se déroule actuellement et à travers tout le pays entre l’Armée royale népalaise et l’Armée populaire de libération est une guerre civile totale (Bhattarai, 2005 : 63).

 

Ce glissement d’une insurrection armée vers une guerre civile fut le signe pour les idéologues du PCN(M) qu’un changement stratégique était en train de s’opérer. Ainsi, ils estimaient que la première phase de la guerre prolongée était arrivée à son terme depuis que des bases arrière avaient pu être formées dans certaines régions du Royaume et que les partisans étaient idéologiquement et matériellement prêts à soutenir la lutte armée. La fondation d’une APL achevait de démontrer le nouveau stade de développement atteint par le Parti, qui pouvait dès lors déclencher le deuxième volet du triptyque que forme la théorie marxiste-léniniste-maoïste de la guerre prolongée : l’équilibre stratégique.

 

La guerre civile

 

Durant les mois et années qui suivirent, le PCN(M) n’eut de cesse de renforcer ce qui permettait à ce « double pouvoir » décrit par Baburam Bhattarai, d’exister au Népal, en multipliant les assauts contre les forces de sécurité gouvernementales. En interrompant ces attaques avec une période de cessez-le-feu entamée le 23 janvier 2003, les maoïstes parvinrent progressivement à accroître leur influence sur la plupart des districts du Royaume et plus particulièrement dans leurs bases arrière. C’est ainsi qu’ils purent annoncer la création de huit régions aux gouvernements autonomes au début de l’année 2004, faisant par cette action l’étalage de leur puissance devant le gouvernement et le monarque.

Quelques mois après avoir annoncé officiellement la fondation de régions autonomes, les membres du Comité central du Parti se réunirent à nouveau afin d’étudier la possibilité de passer à la troisième phase de la guerre prolongée. En effet, outre la progression du PCN(M) dans les villages du Royaume et leur présence toujours plus prégnante dans de nombreuses régions, la situation matérielle militaire des révolutionnaires s’était également grandement améliorée depuis la reprise des hostilités en novembre 2001. Alors que les insurgés avaient mené leurs premières attaques armés de vieux fusils (certains fabriqués localement), de grenades artisanales et de simples kukhuri, ils avaient progressivement réussi à se constituer un arsenal leur permettant d’équilibrer davantage le rapport de force entre leur armée et celle du roi. Ainsi, lors de l’assaut donné sur le village de Jelbang dans le district de Rolpā le 2 mai 1999, les troupes révolutionnaires étaient passées de 35 guérilleros à Holeri, à 116 combattants, armés non plus de quelques armes à feu sommaires, mais d’un fusil semi-automatique, de 22 carabines, de fusils de chasse à doubles canons, de mines, de grenades, etc.

Le véritable tournant eut lieu lors de l’attaque menée contre Beni Bazar, chef-lieu du district de Myagdi, le 20 mars 2004. Cet assaut fut remarquable dans la mesure où il fut le révélateur de la nouvelle dimension prise par la guerre du Peuple. L’ampleur de la bataille, de même que la tactique employée par les assaillants, leur nombre, les méthodes employées pour les mobiliser ou l’organisation de leurs troupes (en divisions/bataillons/brigade/groupes d’assaut), démontraient que désormais deux armées à part entière s’affrontaient sur le territoire népalais. L’armement employé par les révolutionnaires – qui furent environ 6 000 combattants (3 800 soldats de l’APL et 2 200 « volontaires ») – dénotait également le changement d’échelle du conflit. Loin des conditions matérielles de février 1996, les soldats de l’APL utilisèrent des fusils d’assaut, des armes automatiques et semi-automatiques (telles que des mitraillettes AK-47), mais aussi des explosifs (grenades, mines) et de l’artillerie semi-légère (6 mortiers de 2 inches, 4 mortiers de 81 mm et 260 obus pour les alimenter).

À partir de cette date, les affrontements entre les deux belligérants se multiplièrent, sans pour autant que l’une des parties ne parviennent à prendre un avantage décisif sur l’autre. Le rapprochement entre le PCN(M) et les autres forces politiques à partir de novembre 2005 fut le nouvel élément qui permit au conflit de parvenir à une issue favorable aux révolutionnaires.

 

 

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